L’oiseau sans abri et les quêtantes voix
Le pigeon qu’on avait trouvé était déjà guéri. Comme Paloma s’était attaché à le garder, on l’avait confié à un copain qui était oiselier et qui allait prendre soin de lui. C’est dans son magasin où le pigeon serait bien entouré des oiseaux de sa race. Je me rappelle avoir dit à Paloma
-J’espère que tu n’oserais vendre ce pigeon contre tes pilules magiques !
Pour me rendre le coup, il répliqua si bien :
-Je n’y réfléchirai même pas ! J’aime ce pigeon tout blanc ! C’est mon ami et il m’est plus cher que toi !!
Depuis ce temps là, j’avais baptisé Salim « Paloma », c’est qu’il adorait tous les oiseaux et quand il en trouvait un, il le serrait tendrement, embrassait sa tête minuscule en disant : « oh que c’est beau ! ».
Comme il se refugeait chez moi, j’ai pu le connaître de près,le suivre de près,tout partager avec lui,apaiser ses chagrins,encadrer ses déroutes par mon franc-parler qui, il faut le dire, ne lui a nullement ôté ses pensées noires. Les paroles ne peuvent jamais créer l’espérance ni la volonté. Comment ai-je pu l’oublier ?
Je n’approuvais pas le voir avec Elperro, il l’aidait dans son travail, le remplaçait quand il s’absentait, et c’est ainsi que Paloma gagnait sa vie. Sauf que ce qu’il appelait « bricoles » ne lui rapportait pas gros. Il se mettait donc à vendre des vêtements ou des petits objets qu’il avait.
Quand je l’ai vu arriver à ce point de non retour où il vendait ses propres habits pour acheter de quoi se défoncer, j’ai décidé d’entamer une discussion profonde et sérieuse avec lui. Il se fâcha et prononça quelques mots distinctement pour produire l’effet qu’il désirait :
-Toi, tu es loin de toutes les étreintes qui m’ont mis K.O…
Lorsque j’ai voulu lui répondre, il me fit de la main le signe d’arrêter, et avec un regard éteint, il se tourna vers la fenêtre.
Cette nuit là, je me réveillai sur ses hallucinations : « Je vole comme un petit oiseau…Petit oiseau, vole ! Vole ! Tant que t’as des ailes ! Pour ton grand bonheur !...Tu voles, mais tu ignores l’arbre d’où tu viens et tu ne trouves aucun abri. » Sa voix commença à s’étouffer, je m’approchai de lui, il ne sentait plus ses pieds ni pouvait bouger. Il avait très soif, je lui apportai un verre d’eau dont la moitié se versa sur le lit et sur ses vêtements, tellement ses mains tremblaient. Ses mâchoires commencèrent à claquer, ses dents grinçaient et sa vue fut brouillée. Apeuré, étourdi, il prêchait : « Je vais mourir… !Je vais mourir… ! » Je m’abstins de paniquer, pris sa tête et commençai à le dorloter jusqu’à ce qu’il s’endormit.
Le matin, quand je lui ai raconté cela, il en rigola comme un fou avant que son visage ne s’assombrisse dans un geste penseur.
Paloma se liait davantage avec « Elperro » qu’il trouvait serviable. Ce garçon là prétendait vendre les cigarettes pour cacher son vrai commerce : la vente de toutes sortes de drogues et d’inhalants. Chose qu’il exerçait avec liberté et sans crainte.
Il savait comment éteindre la soif des policiers qui patrouillaient dans la région. Ceux-ci fermaient l’œil sur ses pratiques et sur celles d’une maison de prostitution cachée juste au fond du quartier, qu’ils fréquentaient régulièrement. « La patronne » leur offrait des moments de plaisir où ils pouvaient se soulager. Psycha, après son rétablissement était devenu un videur veillant sur la sécurité de cette maison. Il entrait en bagarres continuelles avec les hommes insatisfaits ou ceux qui n’avaient pas assez pour payer et qui insistaient. Je lisais le regret dans ses yeux.
Le jour où un nouveau vendeur vint s’installer avec son chariot au coin, Elperro devint blême de colère, la fureur le dévorait et l’angoisse de perdre ses clients le rongeait. Il ne repris son sang froid qu’après avoir connu le surnom du nouveau trafiquant : Kharchacha. Et cela témoignait du genre et de la qualité de ce qu’il faisait circuler. Les prix de la poudre blanche étaient hors de la portée, ce qui dû soulager Elperro. Toutefois, quelques semaines après, je trouvais les mégots des pétards partout. Même Paloma, faiblissait et voulait changer de camp. La fureur s’installait.
Mené par les inquiétudes quotidiennes, je m’abstenais parfois de réfléchir. Je me taisais sans éprouver un vrai désir pour reprendre la parole. Le silence devenait plus agréable et moins embêtant.
Des mois s’étaient écoulés sans que je n’eusse osé commenter les résultats des élections législatives. Ils étaient manifestement brouillés sans s’éloigner des sondages effectués auparavant. Une fois de plus je me résignai que nos partis politiques ne servent à rien et je me doutai qu’une loi peut les rendre performants, car nous avons un problème d’Hommes, de compétence, de sérieux et de patriotisme. Depuis le début, le mode d’élection ne pouvait aboutir à un gain clair. Un scrutin à deux tours aurait été au profit d’une avancée démocratique qui a été reportée à un temps futur ou inexistant.
Après cette synthèse, je décidai de ne plus m’intéresser aux péripéties écoeurantes de la « politique ».Une voix intérieure me criait de vivre les péripéties de l’amour, c’était l’occasion ou jamais.