Les roses déflorées (Suite)
Je restais donc l’attendre à l’entrée du quartier. Le groupe de musiciens, des jeunes passionnés du quartier, essayait avec sa guitare un nouveau rythme pour la chanson qu’il ne cesse de répéter, et qui garde à chaque fois la même note. Ils avaient emprunté le rythme d’une chanson de leur groupe préféré « Gnawa Diffusion », pour des paroles qui, comme ils le disaient fièrement, viennent du cœur d’un pauvre avec sincérité et sans censure :
« Je voudrais être un couteau
dans la main d’un boucher violent…
égorger tous les riches
il est temps que les pauvres ‘âichent’.
Ah !je voudrais être un bateau
Sur le bord d’une mer dorée,
Naviguer dans tous les sens,
Oublier que la vie est dense.
Je voudrais être un couteau… »
Les paroles m’emportèrent dans des réflexions sur leurs talents, leurs rêves. Paloma débarqua enfin. Il eut une force subite, oublia sa nonchalance et avant que je n’eusse fini, il se dirigea vers leur maison. Des hurlements, des supplications, des cris étouffés ; et puis le père battu sur terre la mâchoire cassée, les petits terrifiés, la mère criant :
-Sors de chez moi ! Tu veux me tuer mon homme ? Sors fils du péché, va te chercher un joint espèce d’accro ! Et ne remet plus tes pâtes ici ! Tu veux me faire la honte devant tout le quartier ?
Elle s’est mise à jeter dehors les vêtements de Paloma qui reçut froidement ses claques légères et successives. Les voisins le firent sortir, je l’abritai dès lors chez moi.
Je n’oublierais jamais la tête qu’il faisait après la dispute ; il alluma une cigarette au mégot de la précédente et sortit de son silence :
-Ma mère ne peut comprendre que ce qu’il a fait est impardonnable. Elle croit que c’est mieux que de vivre sans père. Ce fils de pute !il m’a déjà niqué moi, il a niqué mes frères…mais qui va l’arrêter ?
Le lendemain, après les cours, j’incitai les deux enfants à éviter de rester seuls avec leur père, à hurler de toute force s’il osait les approcher. Ils faisaient des rêves qui se mutilaient en cauchemars, m’avaient-ils confiés faiblement : ils sont tous les deux dans un champs verdoyant où les roses commencent à peine à s’éclore, elles s’ouvrent devant leurs yeux, ce qui leur procure une joie immense. Mais, aussitôt, ils effacent le sourire pour dessiner les traits de l’angoisse. Un gros chien s’approche détruisant les petites plantes et les roses qui se ferment se penchant çà et là pour le fuir. Tout à coup, une chaleur fait sécher le champ, le dévaste de toute forme de vie. Seul le chien est là s’apprêtant à bondir sur eux.