Le Germoir des rêves fanés ( 6ème épisode:Les roses déflorées ) : Publier le 15/09/2006 à 15:58 - 2053 Lecteurs - 3 Votes (2.33/10)

 

 

  La chaleur étouffante de l’été laissa libre court au vent capricieux de l’automne et au déclin des jours. La compagne électorale arrivait aux moments sérieux et délicats. Je me souviens que personne au quartier ne s’y intéressait. C’était une compagne ordinaire avec des discours monotones. L’idée qui s’imposait chez les gens fut que la transparence ne suffit pas, où sont d’abord les bons candidats qui méritent confiance et voix ? La scène politique était confuse et ses pistes brouillées.

 

   Ma liaison avec Amale devenait de plus en plus solide. Nous passions des matinées entières à Isla ou encore des après-midi où on refusait de quitter les lieus avant d’assister à la manifestation des couleurs que le coucher du soleil peignait sur l’eau et sur le ciel. Elle m’avait dévoilé tout sur son identité. Or, moi j’essayais de cacher mes origines, mon quartier. Seul le nom du quartier où elle vivait me renseignait sur le niveau de vie auquel elle s’était habituée. Elle ne savait sur son père que quelques détails vagues puisqu’elle le voyait rarement. Il était un « homme d’affaires », mais quelles affaires au juste ? Elle ne se préoccupait pas de cela, disait-elle, tant qu’elle obtenait tout ce qu’elle désirait sauf de l’affection et de l’amour qui lui manquait avec élan. Surtout que sa mère ne s’intéressait qu’aux fêtes qu’elle organisait pour étaler sa supériorité et sa richesse.

 

  Même si je percevais Amale loin de moi, on s’était rapprochés. Qui a fait le premier pas ? Je me persuadais de ne pas y penser. Elle me parlait du recueil de poésie française qu’elle voulait achever et publier, je lui révélais mes petits rêves et lui faisait part de mes réflexions débutantes sur la société et la manière dont je concevais la vraie humanité. Le jour où je lui ai dis : « Je t’aime ! », j’ai eu la drôle sensation de voler.

 

   Elle s’est arrêtée alors de me décrire la maquette qu’elle voulait pour son recueil, mit sa tête sur ma poitrine et resta en silence dubitatif. Je la serrais entre mes bras et sentais ses parfums m’emplir lorsqu’elle se mit à dire : « Tes câlins sont lumineux et sereins. Je sens nos corps s’unir jusqu’à ne plus devenir qu’un seul. Je sens ton cœur palpiter comme s’il est au fond de ma poitrine, tout près de mon cœur. C’est comme si deux coeurs palpitaient dans un seul corps… »

  

   Paloma continuait à avaler ce qu’il préférait appeler « bonbons sauvages », qu’il achetait chez un vendeur de cigarettes connu pour Elperro. Ils le mettaient dans un état qui oscillait entre rires insensés, nonchalance et surmenage.

 

   Paloma refusa de refaire l’année qui lui restait pour achever ses études secondaires, il chercha d’autres passerelles, mais il se retrouva devant des impasses puisque sa famille ne pouvait payer les frais de scolarité dans une école hôtelière ; carrière dont il rêvait car, selon ses paroles : « elle peut l’acheminer vers un travail qui serait abondant au secteur touristique , les années à venir ! ». Après cette déception, la paresse s’empara de lui. Pour le tirer de ce courant destructeur, je l’ai invité à fournir un petit effort pour aider les enfants à faire leurs exercices d’arabe, dans l’association du quartier où je donnais des cours de soutiens en langue française. Il a accepté, sauf que son travail laissait à désirer pour cause de ses absences, surtout après sa dispute avec son père :

-C’est une dispute qui devait avoir lieu, dit-il sûr de lui.

 Et je crois qu’elle devait continuer bien loin de là où elle s’est arrêtée, ses raisons témoignaient d’une bestialité méritant la correction.

 

    Les deux petits frères de Paloma assistaient toujours aux cours de soutien. L’un était en troisième année du primaire et l’autre en  cinquième. Ils étaient sagement attentifs à mes conseils et à mes consignes, doués d’une vitalité d’enfance qui animait la classe. Seulement parfois ils avaient la tête ailleurs, ils tombaient dans une attitude morne et réfléchie étrange à leur âge ; jusqu’au jour où ils entrèrent en classe sans force. Ils eurent du mal à s’asseoir, la douleur se traçait sur leurs visages. Quand à la fin de la séance je leur ai demandé s’ils étaient malades, ils fuirent des yeux. A mon insistance répondirent  les larmes du petit qui se mit à raconter :

-C’est mon père !c’est mon père !

-Il vous a battu ?Hen … !Il vous a fait du mal ?J’interrogeai en fixant mon regard, m’apprêtant à recevoir le pire.

-Il était encore saoûl ce matin. Maman n’était pas à la maison. Quand je suis entré aux toilettes, il m’a suivi…il a fermé la porte et il a commencé à mettre sa bouche sur ma nuque en enlevant mon pantalon…Puis,il a …

-Il a quoi ? Vas-y …dit le !tu as bien confiance en moi ! Tu veux dire qu’il a sorti sa queue ?

 L’enfant fit oui de sa petite tête, j’enchaînai :

-Et pourquoi tu n’as pas crié ?

-Il m’a fermé la bouche, après…il m’a mit sur ses genoux et…et j’ai eu très mal !...lorsqu’il à fini,il m’a laissé là criant de douleur, en me disant de couper le souffle et qu’il allait me brûler si je le disais à quelqu’un.

  L’autre petit me supplia de ne le dire à personne. Lui aussi avait subi la même agression la veille.

 

  Cette nuit, je traînai un mal sans nom. Les mots des deux garçons laissèrent à mon imagination pleine licence. Les scènes avaient une force cicatrisante étonnante. J’attendais Paloma qui s’était égaré dans je ne sais quelle chimère. Il fallait que je lui rapporte l’incident, sinon son fumier de père allait continuer à soulager ses pulsions de chien sur ses propres fils.

 

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