Dès qu’elle a fixé son regard se dirigeant vers moi , je pensais à la manière dont je devais lui répondre et je me résignai à rester moi-même ; c’est là que, comme si le temps mourut et le chemin se fut rétréci, j’entendis sa douce voix. Je la sentais caressante, s’insinuant agréablement dans mon esprit :
-Excusez-moi ! Puis-je jeter un coup d’œil sur ce que vous lisez ?
Essayant de cacher la perturbation qui me consumait doucettement, je lui tendis le livre sans un mot. Elle s’assit sur l’autre bout du petit tapis et me tendis, à son tour, le bouquin qu’elle tenait et que j’ouvris au hasard ; c’était « Les fleurs du mal » de Baudelaire. Le passage que je lus à haute voix, j’ignore encore une fois la cause, était le suivant :
« Je suis belle, ô mortels ! Comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière. »
En lisant, une chose mystérieuse en moi, dont je ne savais le nom, montait. Je me soufflai que le désir n’avait pas lieu et je me persuadai alors que c’était un amour naissant. Ses yeux avaient une manière captivante et destructive de me crier : « Vas-y !parle ! Dis quelque chose ! », mais les mots m’abandonnèrent. C’est elle alors qui m’attribua l’épithète louangeuse de « sensible » en disant :
-Ta lecture ajoute d’autres nuances à la poésie. Ça prouve que tu es quelqu’un de sensible.
Comme je devais répondre, j’essayai de la rendre sujet du dialogue :
-Je ne sais pas ! C’est à découvrir ! C’est toi plutôt qui dois être sensible puisque tout le recueil t’appartient et non pas quelques vers !
-Ah… ! C’est à découvrir ! répondit-elle et avec une lueur malicieuse du regard, elle ajouta :
-Je garde donc ton naturalisme et tu garde mon spleen et mon idéal !tu veux ?
-Oui, certainement, d’autant plus que c’est un bon prétexte pour se revoir.
-Ici même ! Répliqua-t-elle en se levant.
Le salut bref et lourd qu’elle me fit de sa main fut comme un appel. Elle me demanda, alors qu’elle s’était éloignée de quelques pas :
-Tu ne m’as pas dis quel est ton prénom !
-C’est inscrit sur le livre…Et toi ?
Son sourire malin vint s’évanouir sur mon corps. Son prénom était noté sur le recueil : Amale, grand et large, ou du moins c’est ainsi qu’il m’eut apparut en ce moment là.
Le soir, en flânant avec Paloma dans les rues lointaines, je me sentis libre et joyeux tel un bohémien. Je lui racontai les coulisses et les détails de l’amour qui s’abattu sur moi alors que je n’y croyais du tout, lorsqu’il me coupa la parole :
-Mais tu ne la connais pas encore assez ! Tu ne sais même pas d’où elle vient ! Et puis arrête de me parler d’amour ou de merde ! Tu lui joue l’amoureux quelques jours puis tu la saute!
Je savais que Paloma, défoncé, disait du n’importe quoi, D’ailleurs son langage me causait une gêne extrême. Mais je ne pus m’empêcher de le haïr à cet instant là et de lui parler sec :
-Mon amour pour Amale n’a rien à voir avec ton amour pour rosina, celle qui te rend mou et fou !
Il avait essuyé l’averse sans oser répondre. Nous marchions sans nous adresser la parole un long chemin quand il courut brusquement se précipitant vers un pigeon qu’il avait perçu sur terre. Il était tout petit, tout blanc. L’aile blessée, il gémissait de peur et de froid. Paloma l’avait pris avec délicatesse et tendresse pour le soigner.
Nous passions la nuit à guérir le mal du pigeon dans ma chambre tellement que je succombai à un sommeil de plomb. Mes rêves furent doux et mystiques : mon cœur volait avec des ailes luisantes comme un ange.