La fontaine de sang
Devant la porte de l’appartement où se passait la fête et qui appartenait à un des copains d’Amale, je mis mon masque en forme de cœur bleu. Je voulais me distinguer en mettant quelque chose qui avait du sens : mon cœur est un ciel bleu.
Je passai une dizaine de minutes à chercher ma cavalière bien-aimée qui n’était pas encore arrivée. Je la reconnus immédiatement quand elle entra déguisée angéliquement en Cendrillon. Son masque, qui me fit penser qu’on était crées pour rester ensemble, était un cœur tout rouge. Nous formions un couple ravissant au milieu des autres travestis en clowns, en Zorro ou portant alors des masques de loups et de singes.
Quand la musique fut douce, nous dansâmes et je sentis son cœur palpiter au fond de ma poitrine tout près de mon cœur. Une énergie subite s’empara de son corps et m’envahit, elle me tint la main et me tira vers une chambre.
Une fois seuls, nous enlevâmes nos masques. L’angoisse qui voilait mes gestes se dissipa. Le sourire qu’elle m’adressait me révéla sommairement ses voeux que j’accueillais avec douceur. Ce qui montait en moi, ce qui montait en elle faisait unir davantage nos deux corps spontanés jusqu’à ne plus être qu’un ; soulevait nos âmes vers des airs bleus, rouges, blancs…un voyage de couleurs, une soif incessante. Ses seins, ses lèvres roses et succulents… mes caresses, mes baisers fondants nous firent déserter l’espace par-delà le plaisir.
Epuisés, nous nous étions allongés la main dans la main, les yeux fermés. Mon amour fut libéré du désir, du sens de la fantaisie.
Je la croyais pour moi éternellement. Elle ouvrit les yeux et me dit d’un ton brisé, brisant :
- C’est minuit, Cendrillon doit partir. L’avion décolle dans une heure !
Le plaisir qui, joyeux, se prolongeait en moi se tut. Acclamé, je répondis sans force :
-Quel avion ? Pour aller où ?
Ses mots vinrent m’envelopper, m’ensevelir :
- Je pars avec ma mère. Nous n’avons plus rien à faire ici après que mon père ait tout perdu. Heureusement qu’il a une maison à Malaga et un compte ailleurs. Nous allons en profiter pour vivre comme avant.
Elle lâcha ma main et se leva, mis son masque et se dirigeait lentement vers la porte quand elle entendit mes paroles souffrantes :
- C’est donc une soirée d’adieu et tu ne m’as même pas prévenu ! Et pourquoi m’avoir donné un plaisir qui s’est mué en douleur ? Tu mettais ton masque depuis le premier regard ! Et mon cœur, mes rêves… et ton recueil de poésie ?
- J’ai cessé d’être poétesse !
- Tu ne l’as jamais été ! Tu ignores ce qu’est la poésie !
Je fermai les yeux, une larme dessinait son chemin sur ma joue droite effaçant les traces de son baiser d’adieu. Quand je les rouvris, elle n’était plus là.
Je quittai ce lieu étouffant et laissai mon cœur bleu tomber après mes pas. Il a sûrement été piétiné par les clowns, les loups et les singes.
Une grosse pluie tombait à verse. J’étais mouillé et recevais les gouttes sans chercher à m’abriter. Je m’étais senti violé, trahi ! Je voulais crier, ma voix cherchait une issue, en vain.
Quelques vers que j’avais appris dans son recueil, investirent mon esprit. Elle ne m’a laissé que des souvenirs déchirants et les vers d’un poète en quête de beauté idéale qu’il n’a jamais possédée et qui lui a amené les terribles plaisirs et les douleurs affreuses :
« Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
ainsi qu’une fontaine aux rythmiques sanglots
Je l’entends bien qui coule avec un long murmure
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.
[…]
J’ai cherché dans l’amour un sommeil oublieux ;
Mais l’amour n’est pour moi qu’un matelas d’aiguilles
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles ! »³
En arrivant au quartier, la pluie devenait plus fine. J’aperçus au loin une petite foule. En m’approchant, j’entendais des cris, des insultes, des injures…Lorsque les visages m’apparurent, une peur bleu s’empara de moi. C’était Paloma, il tenait un poignard et jurait de « percer » Elperro s’il s’approchait. Ce dernier tenait une matraque et bégayait à son tour :
- Approche pédé ! approche et je te l’enfonce dans le cul !
Quelques uns marmottaient : « ils sont tous les deux complètement pétés. »
Kharchacha avança et serra fort Paloma, essayant de l’éloigner. Elperro continuait à s’affoler, j’allai vers lui et lui demandai de se calmer. Quand nous crûmes éviter le mal, Paloma réussit à se libérer et vint pour poignarder Elperro, sauf qu’en me retournant, c’est moi qui reçus le coup en plein ventre.
Par terre, je voyais Paloma qui tremblait ne sachant quoi faire, j’entendais des voix qui appelaient à me secourir, j’accueillais les gouttelettes de la pluie sur mon visage et les voyait qui descendaient finement du ciel…puis, je n’ai plus rien senti.
Lorsque je me suis réveillé sur les tendres caresses de maman, j’étais à la clinique, la blessure pansée. J’étais contraint de rester au lit une semaine. Je lui ai demandé des nouvelles de Paloma, elle s’abstint de me renseigner en me confiant qu’elle ne voulait plus entendre parler de lui, que c’était un accident peut-être, mais qui pouvait me coûter la vie. Paloma, disait-elle, devait s’estimer heureux puisqu’elle n’a pas porté plainte. Moi, je me préoccupais de ce qu’il devait endurer.
Trois jours après, mon copain oiselier vint me rendre visite et emmena le pigeon qu’on lui avait confié. J’étais sur le point de quitter la clinique. Paloma m’a vendu le pigeon quand il a manqué d’argent, dit-il en ajoutant :
- Paloma se lamente. Il a laissé pousser sa barbe et ses vêtements sont devenus sales. Il se couche la nuit dans un petit coin entre le cimetière et les maisons du quartier. Il fréquente beaucoup Kharchacha, et ce gars là vend de la mauvaise poudre !
La canne à la main droite, et à l’autre main la cage où était l’oiseau que j’ai racheté au oiselier, je circulais dans les ruelles sombres du quartier cherchant Paloma. Je voulais lui dire : tu n’as pas à te culpabiliser, c’était un accident et je suis guéri maintenant. Tu es toujours mon ami et je n’ai pas à te pardonner car tu n’as rien fait.
Sa silhouette m’apparut au fond d’un passage obscur et nauséabond. Je crûs en arrivant auprès de lui qu’il s’endormait. Mais il ne répondit à mes appels, à mes secouements forts. Paloma était déjà une masse de chaire inerte.
Ces jours-ci, quand je regarde ce pigeon, je découvre des sentiments que j’avais envers Paloma et que je ne lui ai jamais révélés. J’ai le souvenir de l’oiseau sans abri qu’il était, l’oiseau qui désirait tant voler, qui croyait se faire des ailes et qui s’envola un jour à je ne sais quel au-delà.
Aujourd’hui, le quartier est toujours là, large et sombre qui fane les rêves. Et toi soleil qui se couche joyeux ! Tu viens chaque jour m’agacer, tu éclaires les humains quelques instants puis tu t’abîmes et tu sombres dans un mouvement monotone. Lorsque tu te lasseras de nos sottises, de nos misères, des gens mauvais, ton déluge sera fatal. Tu nous brûleras. Brûle-nous soleil monotone, brûle-nous !
Fin.
Un nouveau e-roman très prochainement.