Fibres et Ficelles (Épisode 3: dédale citadin) : Publier le 14/09/2007 à 6:15 - 2326 Lecteurs - 1 Votes (10/10)

 

 

 Déambulant dans ce dédale citadin, Yasmine se sent femme. Certes, les propos irrespectueux que lui jettent conducteurs et passants ne sont pas flatteurs, mais elle ressent la vie se réinjecter dans ses veines. Elle se sent belle. Et si son allure actuelle donne l’illusion d’une beauté défraîchie, ce serait mal connaître la nymphe qui se cache derrière chaque chrysalide. La chaleur estivale de son Douar lui avait assombrit le teint. Le feu qui la consumait, nourri chaque soir à l’alcool bon marché, lui brûlait inlassablement la chaire. Mais l’amour embrase désormais son cœur. Celle qui renonça aux études pour suivre le sentier battu et tracé par sa mère, sa grand-mère et son arrière grand-mère est désormais une femme forte.

 Jamal est aujourd’hui un jeune banquier. Le fils du propriétaire le plus riche du village a depuis son enfance été rebelle, intellectuel sur les bords. Etendu sur la légère pente de la colline surplombant le Douar, il récitait à son amour d’adolescence des poèmes de Ibn Zaydoun retraçant son amour idyllique pour Al Wallada, et lui traduisait en Arabe dialectal les mésaventures de Cosette et l’héroïsme de Jean Val Jean.
Elle partagea ensuite ses incessantes querelles familiales. Ses rêves de grandeur le poussaient à faire des études, à s’installer en ville, à s’attirer la colère du patriarche. Leurs disputes prirent de l’ampleur jusqu’au départ final de Jamal, le Fils Maudit. Quelques années plus tard, elle sirote un jus en se disant qu’il aurait dû être l’homme de sa vie, son prince andalou.

- J’ai parlé aujourd’hui avec El Hajja, et apparemment, on te cherche toujours... Je pense que personne ne viendra jusqu’ici, mais tu es sûre d’avoir pris la bonne décision ?

 Yasmine devient silencieuse dès qu’elle entend le nom de son village natal. Ses stigmates refusant toujours de cicatriser demeurent insupportablement douloureuses. Jamal enchaîne donc pour changer de sujet :

- Devines qui m’a appelé hier ?

Dès que "Fatima" sort de la bouche du jeune cadre, la mine grisâtre de Yasmine se transforme instantanément en une moue délicieuse.

 Elle se fait appeler Fati pour avoir un nom "tendance", mais la dernière du trio n’a pas complètement oublié ses amis d’enfance. Longtemps l’unique confidente de Yasmine, elle a toujours été téméraire. Sur un simple coup de tête, elle abandonne le village pour une vie urbaine plus excitante, et quitte à être répudiée, elle refuse un mariage arrangé et se jure de ne plus jamais fouler cette terre aride en sentiments humains.
A en juger son physique, sa voiture coréenne et l’école privée où elle prépare son diplôme, peu de gens devineraient ses modestes origines. Pourtant, pour jouir des fastes de la vie, elle dût concéder énormément de choses et accepter d’être entretenue par un retraité qui lui paie loyer et mensualité contre une disponibilité absolue.

 Deux mois après son arrivée, Yasmine travaille de six heures à vingt-deux heures, et dort dans un coin du café grâce à la bonté de la femme du propriétaire. Une dame d’un charisme éclaboussant, qui a sûrement fait de grandes études, mais que la nécessité de fonder une famille dans une société à l’opposée du New York de Sex & The City l’a liée à un homme aussi vide qu’inculte. Charitable, elle offre à sa nouvelle employée couvertures et lit, conseils et vêtements. Elle lui donne un vieux téléphone portable pour l’appeler en cas de problèmes et lui rappelle que la lumière illumine même le plus profond des abîmes.

 Les vies se tissent comme les fils d’une toile d’araignée. Certains sont éloignés tandis que d’autres se longent ou se croisent.

 Yasmine est l’un de ces fils. Elle s’habitue au rythme de sa vie métropolitaine mais se sent cruellement seule. Depuis son arrivée, elle n’a revue ses amis qu’à deux reprises.
Fatima, un autre fil, ne se prostitue plus, elle se donne en esclave. Mais aussi insolite que cela puisse paraître, elle ne ressent aucun remord ni ressentiment. Elle scinde sa réalité en deux, celle de la jeune femme épanouie, et celle de la call-girl. Du moment que personne ne connaît la vérité, elle arrive à se persuader que l’adultère auquel elle participe si souvent n’a rien de choquant.
Le soir, Jamal se transforme en un personnage très éloigné du jeune cadre tiré à quatre épingles que tout le monde respecte. Les costumes Armani et Van Gils et les chaussures Weston cèdent la place aux survêtements de sport et aux tennis. La chaussée des avenues du centre-ville cède quand à elle la place au sol rocailleux des quartiers malfamés, les grandes artères à la pénombre des ruelles. Un accro aux "drogues synthétiques" traverserait toute la ville pour anesthésier son corps et inhiber ses sens. Et Jamal en est bien un. Il fait également partie de la gigantesque toile d’araignée.

 Contre toute attente, Yasmine reçoit un coup de téléphone la veille de son jour de repos. Fati l’invite à une fête et Jamal y sera. Ce qui est amplement suffisant pour la convaincre. Mais peu habituée à fréquenter des jeunes de son âge, elle se sent anxieuse. Cette anxiété se transforme en peur bleue lorsqu’elle repense à son physique. N’ayant rien d’une fille à la mode, elle commence d’abord par acheter quelques vêtements et des chaussures. Elle se dégote facilement des Converses All Stars made in China à un prix battant toute concurrence et impossibles à différencier des authentiques chaussures mythiques. Elle passe ensuite au hammam pour un gommage complet de la peau, parce que la citadine encore fraîche qu’elle est apparente cette première sortie à une "cérémonie" plus qu’à la soirée entres amis !
Le jour J, en attendant l’arrivée de Fati, elle met son pantalon en jean et son petit pull en laine avec capuche, et plaque ses cheveux avant d’en faire un gros chignon. Et sachant pertinemment qu’il n’est pas aussi parfait que celui de Penelope Cruz dans un magazine people tout abîmé emprunté à l’épicier du coin, elle se jure de le refaire. Les coups de klaxons de son amie l’en dissuadent à temps, fort heureusement...

 Arrivées dans l’humble demeure d’une vingtaine de chambres, Yasmine a déjà les jambes en coton. Elle tardera à remarquer l’impression qu’elle fait en pénétrant l’enceinte bondée. Sa simplicité arrête les débats houleux éclatés ici et là, et sa beauté attire tous les regards. Quelque chose de naturel, de très paysan en elle intrigue ces enfants de la petite bourgeoisie. Mais son dépaysement ne faisait que commencer. Venant du fin fond de la campagne, voir un couple s’embrasser langoureusement en plein public la choque. Des garçons qui courent torses nus, la peau tatouée, les oreilles percées et dandinant d’ivresse la mystifient. Curieuse mais effrayée, elle regarde de loin ce spectacle, serrant son cocktail « sans alcool ! » insiste-t-elle, et cherchant des repères qu’elle tarde à trouver. Ses amis, habitués à ce genre de festivités très sauvages, se fondent rapidement dans la masse.

 Fati hurle de rire, entourée d’une clique hétérogène, et ingurgite son énième verre de vodka pure avec un minimum de glace pillée. Elle essaie d’oublier ce que la cupidité et la recherche d’une vie facile ont fait d’elle, puis elle regarde Jamal étendu sur sa gauche, assommé, et lui crie à pleins poumons : « Je te hais ! ». Alors qu’il est né avec tous les atouts pour réussir, il se lamente encore sur son sort et vit comme une limace, baveux, lent et impuissant. Sous prétexte qu’il s’est fait jeter par une fille qui le considérait indigne du "sang noble" coulant dans ses veines, il se tue à petit feu et s’évade chaque soir un peu plus dans des trips indescriptibles.

 Le son de son iPod réglé à fond, Jamal écoute de la Transe Psychédélique, une musique électronique qui se marrie si bien avec les drogues et les psychotropes. Malheureusement pour le toxicomane qu’il est, les pilules qu’il achète quasi-quotidiennement ont un effet très éphémère avec le temps. Dès que son corps s’habitue à l’hallucinogène, il est obligé d’en changer, et les noms sont toujours très exotiques. Son fournisseur, un jeune dealer qui n’en parait pas un, les nommes comme des îles tropicales. Ce soir c’est Bora Bora, mais quelques semaines avant c’était Taïti, et avant Maui…

 Jamal fixe la reproduction d’un Salvatore Dali et ne peut plus en détourner les yeux. La musique très rythmée l’hypnotise. Ses signaux nerveux bloqués l’isolent du reste du monde. Des girafes en feu semblent sortir de la toile. Elles avancent, s’approchent de lui et le salon devient une large étendue aride digne du Royaume d’Hadès décrit par Homère dans L’Iliade. Il agrippe le fauteuil en cuir blanc sur lequel il est assis depuis plus de deux heures et ferme ses yeux pour se calmer et ralentir son rythme cardiaque très soutenu. La chaleur émanant des torches mouvantes s’approche toujours. L’hallucination n’en est plus une. Les créatures fusionnent avant de disparaître. Elles cèdent la place à une caravane d’éléphants échassiers. De gigantesques bêtes avançant sur des pattes aussi fines que des épingles. Juste au dessus de Jamal qui a les pupilles grandement dilatées, leurs pâtes se brisent dans un bruit aigu et les pachydermes s’écroulent. Leurs ombres le recouvrent et il se lève en hurlant d’effroi. Personne n’avait remarqué son regard terrifié durant les quelques instants d’inconscience qui précédaient ce cri. Il se lève donc et se jette sur la porte, trébuche sur le bord et finit dans la piscine. Avant de distinguer la réalité de l’imaginaire, il avale une quantité phénoménale d’eau chlorée et ne se rappelle plus de rien.

 Comme tout le monde, Yasmine coure vers le bord de la piscine alors que l’un des invités appuie sur le torse de Jamal. Elle s’écroule en larme et supplie le Seigneur de l’épargner. Ce qui ne tardera à arriver puisqu’il recrache une partie de l’eau, marmonne quelques mots et reperd conscience. Trois jeunes hommes le portent dans la voiture de Fati, très affolée et le visage barbouillé de maquillage. Il reste malgré tout son seul et unique ami et aussi paradoxal que cela puisse paraître, elle tient à lui autant qu’elle le déteste. Elle en oublie même Yasmine et démarre en trombe. La jeune paysanne, rassurée de voir Jamal vivant, tarde à réagir. Elle restera ainsi toute seule dans ce capharnaüm de délinquance plus d’une vingtaine de minutes, le temps que l’ivresse de Fati se dissipe un peu et qu’elle se rappelle que "trio" rime avec "trois". Elle fait demi-tour et reprend Yasmine, mais la voiture tombe en panne d’essence sur le chemin du retour ! A deux heures du matin, perdus au beau milieu de nulle part, impossible de contacter une dépanneuse, encore moins de lui indiquer une adresse.

 A demi endormis sur les sièges de la petite voiture asiatique, balayés par le vent marin et dégrisés, le trio se remémore quelques souvenirs d’enfance en scrutant l’horizon. Le lever du soleil reste un moment très symbolique, et éclairés par cette faible lumière, Yasmine voit ses amis sous un autre jour. Fatima a troqué son éternelle bonne humeur pour une profonde mélancolie dissimulée sous un sourire hypocrite, et Jamal, grelottant de froid, pâle et très fébrile a perdu tout son charisme d’antan. Quelque chose se brise alors en elle, peut-être est-ce sa vision utopique de l’amitié. Cette amitié à toutes épreuves véhiculées par les dessins animés japonais doublés en Arabe de sa tendre enfance.

 Trois fils de la toile d’araignée appelée "vie" se sont donc séparés ce soir.

 Désillusionnée, Yasmine se rappelle des raisons qui l’ont menées si loin de chez elle. Elle se rappelle également du calvaire dans lequel elle vivait et qu’elle semble oublier un peu trop facilement. Contrairement à beaucoup de gens, elle se doit de construire son avenir, de se chercher une issue. Et tant pis si elle passe à côté d’un amusement qui, dans tous les cas, la dépasse d’une classe sociale. Elle appelle sa patronne, implore son aide et se jure de tourner définitivement cette page de sa vie. Alors qu’elle espérait reproduire le havre de ses jeunes années au côté de ses amis d’enfance, elle opte pour une manière aussi forte que celle qui l’a sortie des griffes de son mari totalitaire. Elle tourne le dos au passé, se prépare à tout endurer au nom de l’émancipation, de la fraternité dans le statut entre femmes et hommes.

 La Patronne rapporte très tôt dans la matinée un bidon d’essence et emmène avec elle "Yasmina", parce que c’est ainsi qu’elle l’appelle affectueusement. Une manière d’en faire une fleur de Jasmin, et pas n’importe laquelle. Elle la sermonne durement mais sourit discrètement parce qu’elle remarque que la jeune femme a encore mûri. Elle s’est aussi endurcit, comme si elle était désormais un peu mieux parée aux affrontements que lui réserve la vie.
 Elle reprend son existence, certes redondante, économise de l’argent et envisage plus sereinement l’avenir, jusqu’au jour où elle fait la plus improbable des rencontres…

                                                                                                   Mehdi REGHAI

                                                                                             www.rage-attitude.com

 

 

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