Fatima Mernissi, sociologie, littérature et humour pour raconter les Méditerranéennes

      » Publié le 8/03/2007 à 14:38 GMT par Mourad ABOUSSI     (0/10 - 0 Votes)    Commentaires (0)     Lectures (3525)

 

 

 Est-il possible de parler des Méditerranéennes sans sombrer dans le lieu commun, sans en donner une image qui risque, une fois de plus, d’être par trop réductrice? Oui, si l’on garde à l’esprit qu’il s’agit d’évoquer avant tout, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, un paysage féminin bigarré, multiple, pluriel, contrastant. Mais comment aborder autant de diversités? Comment dire ces corps de femmes réels, fantasmés, imaginaires, comment les raconter sans omettre leur histoire, leur présent, les aspirations dont elles voudraient pouvoir modeler leur avenir?

 Une rapide promenade dans l’oeuvre d’une des plus grandes intellectuelles arabes, Fatima Mernissi, est une invitation à cerner les problématiques des femmes maghrébines dans une dialectique salutaire qui convoque aussi les femmes européennes. Celles-ci ne sont-elles pas également piégées par des frontières mentales qui restreignent et hypothèquent leur liberté et leur bien-être?

 Sociologue marocaine, Fatima Mernissi n’est certes plus à présenter. Dès son premier ouvrage, Sexe, idéologie, Islam (1), la question féminine est au cœur d’une recherche qui débouchera sur une œuvre parcourue par un humour corrosif. Avec son second essai Le harem politique (2) Fatima Mernissi remonte aux origines islamiques de la société musulmane et démontre, à travers une enquête minutieuse, comment le pouvoir masculin, fort de ses biographes, a évincé de l’histoire officielle le rôle politique joué par les femmes.

 Dans la même lancée, elle relate dans Sultanes oubliées (3) la vie mouvementée de ces musulmanes qui ont régné en terre d’Islam, entre le VIIIème et le XIVème siècle. Voilà ainsi définitivement réglé le compte de ceux qui se représentaient la femme arabe dans l’histoire enveloppée dans les voiles d’une totale soumission à l’homme.
Mais, c’est sans doute avec son roman autobiographique Rêve de femmes (4), récit d’enfance construit autour d’axes sociologiques (répartition de l’espace, religion, hammam, soins du corps, etc.) que Fatima Mernissi réussit à nous faire pénétrer au mieux dans l’univers féminin du harem, désormais débarrassé de l’attirail orientaliste cher aux Européens. Nous sommes à Fès, il y a un peu plus d’un demi siècle, dans le harem cossu de sa famille.

 La demeure est décrite à partir du regard d’une fillette qui livre ses impressions en répercutant désirs, frustrations et attentes des femmes qui vivent à ses côtés (grands-mères, mère, tantes et cousines). C’est donc à travers cette jeune héroïne que nous parvenons à comprendre l’ordre strict qui réglementait la vie des femmes de son enfance, mais plus largement comment l’identité féminine se bâtit, dans la tradition maghrébine, sur le mode communautaire d’une rigoureuse séparation des sexes.

«Quand Allah a créé la terre, disait mon père, il avait de bonnes raisons pour séparer les hommes des femmes, et déployer toute une mer entre chrétiens et musulmans. L’ordre et l’harmonie n’existe que lorsque chaque groupe respecte les hudud. Toute transgression entraîne forcément anarchie et malheur. Mais les femmes ne pensaient qu’à transgresser les limites. Elles étaient obsédées par le monde qui existait au-delà du portail. Elle fantasmaient à longueur de journée, se pavanaient dans des rues imaginaires. Et pendant ce temps-là les chrétiens continuaient de traverser la mer semant la mort et le chaos.»

 La frontière, thème essentiel et conducteur de tout le récit, est donc révélée dès la première page. Elle structure l’identité de la fillette: «Mon enfance était heureuse parce que les frontières étaient claires». A l’inverse, les femmes supportent le lieu de claustration et d’asservissement qu’est le harem par toute forme d’évasion possible où rêve, imaginaire, conte finissent par occuper des fonctions vitales. Aussi, notre protagoniste se promet, quand elle sera adulte, de prouver aux autres femmes par tous les moyens possibles que «la frontière n’est qu’une ligne imaginaire qui «n’existe que dans la tête de ceux qui ont le pouvoir.»

 «Je leur parlerai de la fascination de l’inconnu, de celle du risque et de l’inaccoutumé. Je leur chanterai l’insolite et tout ce qu’on ne contrôle pas. C’est-à-dire la seule vie qui est digne d’un être sans frontières sacrées ou pas. Une vie aux odeurs nouvelles qui ne rappellent rien d’ancestral. Je cisèlerai les mots pour partager le rêve avec les autres et rendre les frontières inutiles».
Intellectuelle de renommée internationale, chercheuse aux Etats-Unis, Professeur à l’Université Mohamed V de Rabat, Fatima Mernissi qui ne cesse de sillonner l’Europe de conférences en séminaires, est devenue la vraie passeuse de frontières que s’était promis de devenir la jeune narratrice de «Rêves de femmes». On retrouve cette manière de se jouer des frontières jusque dans sa démarche intellectuelle lorsqu’elle fait se croiser les représentations féminines façonnées par le regard masculin d’une rive à l’autre de la Méditerranée.
 
 Car ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est interroger la trajectoire des femmes maghrébines, en la confrontant avec celles des Européennes, dans le contexte d’une globalisation dominée par les hommes occidentaux. C’est ce qu’elle fait avec brio dans un grinçant petit essai: «Etes-vous vaccinés contre le harem?» (5)

«Rire en tant que marocaine de l’Occident arrogant a toujours été un de mes fantasmes les plus délicieux. J’ai commencé à le savourer en écrivant ce livre dans lequel je décortique les archaïsmes chez nos voisins européens. Archaïsmes soigneusement cachés derrière leur mythe de la modernité occidentale».

 Elle va donc feuilleter, observer, décrypter l’immense corpus de textes et documents iconographiques (Ingres, Matisse...) produit par l’Europe sur la femme orientale. Conclusion: la perception de l’odalisque suave et érotisée qui a longtemps hanté l’imaginaire des Occidentaux n’appartient qu’à eux. Aux sources de la morale chrétienne, «Selon Saint Augustin, écrit-elle, Jouir n’est pas chrétien. Le plaisir, même au sein du mariage est à éviter. Là nos voisins chrétiens ont un grand problème (…). Je pense que le désir des Occidentaux d’avoir un harem vient du fait qu’ils sont obligés de s’exiler en Orient pour «jouir» puisque le Christianisme le leur interdit».

 Selon la sociologue marocaine, cette fascination du harem chez les Européens, articulé autour de trois facteurs: pouvoir, richesse et jouissance, s’insinue aujourd’hui encore en Occident, à travers d’autres formes tel le diktat de la mode désigné par Fatima Mernissi sous le concept de «harem mental».

 «Il suffit, nous dit-elle, de regarder les publicité occidentales ou de contempler l’idéal de beauté que sont les mannequins de la haute couture: elles n’ont jamais plus de douze ans, et même si elles en ont vingt, elle doivent garder l’air désemparé, fragile et insécurisé face au maître, qui est le photographe, et au delà, les magiciens de la finance qui manipulent les images et dictent les codes».

 «Puisque les femmes occidentales peuvent faire concurrence aux hommes pour le salaire, poursuit-elle, il faut créer un harem mental, un lieu privilégié où seul l’homme dispose d’une grande marge de manoeuvre: celui de l’aspect physique. Un homme peut développer sans problèmes un petit ventre rabelaisien, s’alourdir ici et là (...). Ses rondeurs sont signes de son pouvoir. De plus il peut vieillir sans complexes: des tempes argentées sont le summum de la séduction. Une femme qui fait la bêtise de ne pas teindre ses tempes blanches, s’épanouit en rondeurs, et se développe physiquement avec l’âge est la monstruosité même. Une laideur intouchable...»
Laissons pour le moment la moquerie salutaire de Fatima Mernissi pour rappeler que le combat des femmes est toujours d’actualité dans les sociétés du sud comme dans celles du nord. Ainsi de nombreuses associations de femmes se sont organisées un peu partout en Méditerranée pour dénoncer les injustices et les violences dont elles sont encore trop souvent les victimes. (6)

 Au Maghreb, ces dernières agissent pour obtenir une plus grande liberté et égalité en rendant caduques les codes de la famille rétrogrades qui sévissent au mépris de leurs droits de citoyennes les plus élémentaires(7). La lutte des Algériennes contre ce qu’elle appelle «Le code de l’infamie» est à la mesure du dynamisme du tissus associatif des femmes maghébines.(8)

 De leur côté, en Europe, les femmes qui jouissent d’une plus grande égalité des droits, doivent encore se battre pour obtenir une vraie place dans les sphères décisionnelles de l’économie et de la politique. Et c’est sans doute parce qu’elles savent mieux que quiconque la tension et la précarité qui soutendent leur existence, qu’elles sont les premières à éviter d’instrumentaliser leurs voisines arabes en les enfermant dans des stéréotypes que les adeptes du «choc des civilisations» préconisent avec autant d’ardeur.


Bibliographie
1)Sexe, idéologie et Islam, Editions Tierce, 1983.
2)Le Harem politique: le Prophète et les femmes, Albin Michel, 1987.
3)Sultanes oubliées: femmes chefs d’Etat en Islam, Albin Michel, 1990.
4)Rêves de femmes, récit d’une enfance au harem, 1994 (pour l’édition en anglais), Albin Michel, 1996, Le Fennec, 1997.
5)Etes-vous vacciné contre le harem?, Le Fennec, 1997.

Initiatives
6)Contre les crimes d’honneur et les violences faites au femmes, l’association «Nissa Souria» («Femmes de Syrie», www.nesasy.com) se mobilise. Une pétition et un dossier est disponible sur leur site. Plus d’un millier de signatures a déjà été recueilli.
7)Le collectif «20 ans barakat se bat pour l’abrogation du code de la famille et la promulgation de lois égalitaires en Algérie. http://20ansbarakat.free.fr/index.htm
8)A signaler le projet décennal: «Actions Positives pour les droits de citoyenneté des femmes et l’égalité des chances au Maghreb» mis en oeuvre à travers un partenariat actif entre associations de femmes, syndicats et ONG des trois pays du Maghreb Central (Algérie, Maroc, Tunisie). Ce réseau Med Espace Femmes possède un site: www.medespacefemmes.net

Dans le cadre de ce même projet, plusieurs publications ont été publiées:
-Droits de citoyenneté des femmes et égalité des chances entre les femmes et les hommes au Maghreb – IMED, Rome, 2005
- Guide des bonnes pratiques : Egales et différentes, parcours de citoyenneté de femmes en Méditerranée. Sous la direction de Dorra Mahfoudh Draoui et Maria Grazia Ruggerini. IMED, Rome, 2005
- Un cittadinanza in disordine. I diritti delle donne nei paesi del Maghreb. A cura di Maria Grazia Ruggerini, Imed e Ediesse, Rome, 2003 


                                                                                                           Nathalie Galesne 
                                                                                                         Extrait de Babelmed

 

 
   

 

    

 
   

  Commentaires :

Nouveau Commentaire   

 
   

  Aucun commentaire

^ Haut de la page ^

 
 
   

                Partenaires et Favoris :

 

Les chroniques de Oussama Benjelloun  Dictionnaire médical  Dictionnaire médical  Medical Dictionary

 
   

Visiteurs :

© 2006-2008. JIMaroc Tous Droits Réservés.

Powered by AYYOUB ONLINE